Entretien avec Laurent Bouvet

juillet 2, 2010 at 7:13 Laisser un commentaire

Nous commençons ici  la première d’une série d’entretiens avec des grandes personnalités de l’enseignement supérieur et de la recherche que nous ferons partager à tous à travers nos bulletins de tendance. Ces entretiens sont à la fois l’occasion de nous informer à la source mais également de créer un débat avec tous les camarades.

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, il enseigne également à Sciences Po Paris. Il a été rédacteur du manifeste des refondateurs de l’Université lors du mouvement des enseignants-chercheurs du printemps dernier.

Il a par ailleurs été membre de l’UNEF Sciences Po de 1988 à 1990, membre du Parti Socialiste de 1998-2007.Il est actuellement directeur de l’observatoire de la social-démocratie à la Fondation Jean Jaurès.

« Où en sommes-nous de l’agenda gouvernemental de réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche ? »

Nous sommes clairement dans une période de basse intensité par rapport à l’année universitaire dernière. Au printemps dernier, nous étions en pleine contestation de la LRU. Aujourd’hui, l’essentiel de l’agenda est constitué par l’extension de l’application de cette dernière. Le Grand Emprunt reste une question mystérieuse et le plan campus semble être relégué au second plan.

Cette période calme ne devrait pas se démentir avant l’élection présidentielle car la Ministre affaiblie. Toutefois, il existe des problèmes de constitutionnalité sur certains points d’application de la LRU, et nous restons vigilant par rapport à ces recours.

Quoi qu’il en soit, les problématiques restent les mêmes.

Face à la centralisation des moyens de gouvernance de l’université due à la LRU, les universitaires se battent localement pour limiter les pouvoirs des présidents. Le fait est que les rectorats et Ministère gardent la haute main financière sur l’Université. La LRU combine aujourd’hui les pires inconvénients du système managérial et du système bureaucratique.

« Quelles alternatives de gauche aux réformes du gouvernement ? »

Quels contre-projets pour la gauche ? Aujourd’hui, on ne voit rien de convaincant. Doit-on abroger l’autonomie ? Rééquilibrer ou continuer avec les pôles d’excellence ? Il y a deux, trois grands chantiers essentiels. Il faut selon moi poursuivre l’autonomisation des universités mais pas dans le sens qu’implique la LRU. Il faut une gouvernance autonome par rapport au Ministère, avec des contre-pouvoirs démocratiques au sein de l’université qui permettent à ses acteurs de se prononcer sur toutes les orientations et notamment la recherche. Je suis pour garder l’idée de l’autonomie en la faisant passer de Bonaparte à Montesquieu, pour ainsi dire. La LRU telle qu’elle a été conçue est issue du « new management » des années1960 où des grands planificateurs s’attachent à prévoir tous les outils de l’autonomie, du logiciel de gestion budgétaire

« Vous vous prononcez pour une autonomie à la Montesquieu. Quel serait le rôle de l’Etat dans ce cadre ? »

L’Etat doit garantir un financement pérenne qui permette de développer les programmes de recherche et de réformes pédagogiques dans le temps en évitant les logiques d’immédiateté. La puissance publique seule peut assumer ce genre investissement qui s’extraie du calcul coût/avantage. Il s’avère également que seul l’Etat peut financer des programmes non ciblés en matière de recherche. C’est-à-dire de la recherche fondamentale, qui ne soit pas de la recherche par programme, appliquée.

Malheureusement, l’Etat  bascule aujourd’hui de plus en plus de crédits dévolus à la recherche fondamentale sur des programmes ciblés. Nos possibilités de faire de grandes découvertes sont d’autant plus limitées de ce fait. On n’invente pas l’ampoule électrique en cherchant à améliorer la bougie ! De même, le crédit impôt recherche tel qu’il est conçu actuellement constitue une véritable machine à pomper les crédits en recherche fondamentale.

« Quelle place pour le financement privé, notamment de la recherche ? Comment faire pour que ce genre de financements ne menace pas l’indépendance des universitaires dans la conduite des programmes de recherche et d’enseignement ? »

Il faut faire intervenir l’argent privé, bien entendu, pour subvenir aux besoins grandissants de l’enseignement supérieur. Pour l’instant, les fondations issues de la LRU restent balbutiantes, étant donné l’absence de tradition française solide en matière de mécénat. Il faudrait par ailleurs concevoir les fondations en autonomie : elles ne doivent pas servir de caisse pour compléter  les budgets de l’université mais servir à accumuler et gérer des fonds supplémentaires sur le long terme.

Enfin, le crédit impôt recherche doit être destinés prioritairement aux PME qui sont plus dynamiques au lieu de subventionner indirectement les grands groupes en leur faisant faire des économies en R&D.

« Que préconiser aujourd’hui pour permettre l’excellence de notre université et éviter l’échec des étudiants ? »

C’est un de nos grands chantiers. Je soutiens, et je ne suis pas le seul, la création d’un collège universitaire qui permette des parcours plus diversifiés avec des majeures, des mineures, qui renvoient à plusieurs matières et qui permettent aux étudiants de pouvoir changer de parcours et se spécialiser en conscience. On peut notamment s’inspirer en la matière du modèle québécois, plus comparable au nôtre que le système nord-américain.  On pourrait concevoir ces collèges universitaires comme des sortes de prépas intégrées aux universités. D’une part, cela entraînerait une plus grande homogénéité d’enseignement que ce qui existe en Master, ce qui profiterait  aux étudiants. D’autre part, on pourrait développer mieux les masters et les professionnaliser de manière plus efficace avec le concours d’enseignants-chercheurs spécialistes. Il faut adapter les profils d’enseignants : plus généralistes en premier cycle, plus spécialisés en second cycle. Rappelons d’ailleurs qu’il est important d’adosser l’enseignement à la recherche et qu’il faut éviter de

séparer les deux. Pour éviter l’échec, il faudra résolument concentrer les moyens sur le premier cycle, sur la licence, pour éviter le décrochage. Il n’y a rien de pire que d’accueillir des étudiants dans l’enseignement supérieur sans leur donner les moyens de mener leurs études à bien. C’est rompre la promesse faite aux classes moyennes qui financent massivement l’enseignement supérieur par l’impôt en échange de quoi, ses enfants pourront accéder sans encombre à une éducation de grande qualité.

Pour permettre une insertion professionnelle durable, il faudra former de bons généralistes, armés pour endosser plusieurs emplois au cours de leurs carrières professionnelles, à cause des rythmes de vie très hachurés.

« Quel système de passerelles peut-on envisager dans le cadre de l’éducation tout au long de la vie ? Où en sommes-nous aujourd’hui ? »

Un bon système, une vraie excellence, c’est une pyramide dont la pointe s’appuie sur une base solide. Les universités publiques de Californie proposent un système de passerelle à tous les niveaux,  ce qui permet par exemple de se lancer dans le monde du travail et de revenir ensuite aisément à ses études. En France, on en est loin, on parle parfois à raison de « voie de garage » en évoquant certaines filières, on se retrouve bloqué dans des circuits dont on ne sort plus dès l’entrée dans le supérieur. Pour les travailleurs qui désirent revenir sur les bancs de l’université, le système de Validations des Acquis de l’Expérience (V.A.E.) semble mal fonctionner.

Pour améliorer le système et notamment le rendre plus flexible pour les étudiants, Pécresse a mis de l’argent dans l’université mais celui-ci n’est pas bien employé. Le plan licence notamment n’est pas convenablement conçu : le saupoudrage est très important, les moyens ne sont pas bien concentrés. En sciences, il n’y a pas suffisamment d’étudiants parce que les étudiants bons en sciences vont en école d’ingénieur ou dans les I.U.T. Ainsi, les sciences, dans le cadre du plan licence, ont obtenu tout de même plus d’argent que les lettres où il y a pourtant plus d’étudiants. L’argent donné dans le cadre des facultés de lettre et de droit en licence est utilisé pour le dédoublement des cours de TD. Or, pour renouveler la pédagogie, il faudrait pouvoir arrêter avec la vieille distinction amphithéâtre / TD et adapter dans le cadre d’un collège universitaire l’ensemble des formats pédagogiques. Or ces défauts structurels ne seront pas rattrapables sans grands moyens pour rénover les infrastructures et pouvoir accueillir les étudiants dans de bonnes conditions. Il faut mieux utiliser l’argent supplémentaire, loin de tout objectif quantitatif idiot.

« Que doit-on penser des PRES, par rapport au plan Campus ? »

Au début, j’étais contre les PRES. A l’usage, en discutant avec des collègues et des présidents de PRES, j’ai changé d’avis. Les PRES peut aujourd’hui permettre de tuer dans l’œuf la loi les effets néfastes de la LRU. La formule du PRES étant très vague, de nombreuses choses différentes ont pu se constituer dans ce cadre et préfigurer l’université fédérative, autonome avec la capacité de faire entrerl’argent privé en pouvant le contrôler,

l’argent privé en pouvant le contrôler, fonctionnant avec une gouvernance contrebalancée, qui repose sur la discussion et non pas sur le consensus unilatéral. Le PRES, tel qu’il est défini par la loi, paraît donc être un bon outil parce qu’il semble flexible à la différence des responsabilités élargies dans le cadre de la LRU.

«  Comment les acteurs de l’université, enseignants-chercheurs comme étudiants, peuvent-ils aujourd’hui se rassembler et sur quelles bases ? Que peut faire l’UNEF dans ce cadre pour contribuer à construire l’université de demain et mettre ainsi de facto en défaut le gouvernement ? »

Tout d’abord, il faut mettre en défaut le gouvernement en proposant des choses, et certainement pas en produisant des critiques stériles. Que faut-il proposer ? Cela doit sortir d’une forme de corporatisme étudiant, l’UNEF doit aller au-delà de la figure de l’étudiant pour devenir un acteur global et être en mesure de proposer une contre-réforme très forte de l’université.

La sélection type grandes écoles ou classes préparatoires n’est pas ce qui convient, cependant on ne saurait pratiquer un droit de tirage illimité sur les admissions à l’université. Les inscriptions de complaisance doivent cesser, car elles consomment une partie des moyens de l’université, ce qui nuit aux étudiants. Bien entendu, il faut rejeter les systèmes de contrainte et de « flicage » mais tout de même empêcher certaines dérives et mettre les étudiants en face de leurs responsabilités.

Il faut bien entendu que l’Université reste très largement subventionnée et accessible à tous. Vous ne serez certainement pas d’accord avec moi mais il me semble qu’un petit droit d’inscription modulé en fonction des moyens des étudiants et de leurs familles doit être pratiqué. Il y a par contre quelque chose sur laquelle je sais que nous ne cliverons pas : il faut adapter les bourses miséreuses du CROUS et les faire passer du saupoudrage généralisé à quelque chose qui permette vraiment de vivre. L’idée finale reste de faire payer les riches que ce soit par l’impôt ou par les contributions directes.

« L’UNEF doit ainsi revoir une partie de sa copie et se rassembler avec les universitaires pour empêcher le démantèlement total d’un système universitaire juste tant sur le terrain économique que social ? »

Il faut que l’UNEF discute d’avantage avec les enseignants-chercheurs, ce qui aurait permis d’éviter des erreurs comme le fut celle du traitement syndical de la LRU par l’organisation. Sur ses principes, le syndicat devrait se réinterroger très sérieusement sur la notion d’égalité, l’égalité d’accès aux études et aux moyens de les mener. L’allocation d’autonomie pour tous n’est pas crédible un seul instant. En tous cas, ce n’est pas comme ça qu’on rend les gens égaux. Il est difficile de comprendre comment des jeunes militants puissent être aussi attachés pour des raisons idéologiques à un système de répartition des richesses qui a échoué. L’égalitarisme, c’est le contraire de l’égalité ! L’autonomie est un très beau mot. Une allocation d’autonomie, gardons cette expression, doit donner à chacun selon ses besoins, et pas la même chose pour tous.

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